feb. 2014

Par-delà le paradoxe de la vie privée

"La meilleure des choses à faire, n'est-ce pas, quand on est dans ce monde, c'est d'en sortir ? Fou ou pas, peur ou pas."

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

Lors d’une intervention récente dans le cadre d’un webinaire du Master Architecture de l’Information de l’ENS de Lyon, le sociologue Emmanuel Kessous a pu revenir sur l’évolution de la notion de privacy dont il rappelle qu’elle est une idée moderne.

En effet, la société féodale était structurée de telle manière que l’individu n’existait pas en dehors du groupe. L’idée de vie privée n’apparaît alors qu’à la fin du XIXème siècle, se manifestant notamment avec le cinéma et la photographie qui donnent la possibilité de capter des informations personnelles sur des individus, souvent des célébrités, et de les publier par exemple dans le but de nuire.

Ces nouvelles opportunités de porter atteinte à autrui se révélant très efficaces, des avocats américains (Samuel D. Warren, Louis D. Brandeis ou encore Alan F. Westin plus tardivement) ont donc développé une défense juridique de cette privacy, construisant une vision libérale de celle-ci : la vie privée devient, plus qu’un droit (“the right to be let alone”), une véritable propriété de l’individu qui est par ailleurs autonome et possède le contrôle de cette propriété.

Or, aujourd’hui, le “privacy paradox” soulignerait que cette autonomie de l’individu se serait affaiblie sur le web et, pire, qu’avec le dévoilement de la vie privée, l’individu abandonnerait sa propriété.

En effet, depuis quelques années déjà, dès qu’une réflexion aborde les questions de vie privée sur Internet, jaillit inévitablement ce poncif résistant connu sous l’anglicisme “privacy paradox”, soit le paradoxe de la vie privée. Ce pseudo paradoxe, appelons-le ainsi, désignerait la contradiction qu’il parait y avoir entre, d’une part, l’inquiétude grandissante des individus face à la surveillance généralisée sur le web, les risques de vol d’identité ou de compte bancaire ou encore les risques liés aux données personnelles, et d’autre part, la légèreté avec laquelle, dans leurs pratiques numériques numériques quotidiennes, ces mêmes individus dévoilent leurs données personnelles les plus sensibles sur les réseaux sociaux ou pour le compte de grandes enseignes (à l’image des informations précises que demandent les inscriptions sur les sites des compagnies, ou même les cartes de fidélité).

Don de sa vie privée et crainte d’une perte de contrôle se mêleraient donc dans des comportements présentés par cette thèse comme incohérents.

La vie privée régulée et la vie privée négociée

Pour autant, n’est-ce pas là considérer un peu trop naïvement ces individus ?

Le privacy paradox désigne la partie immergée de l’iceberg, il est une impasse méthodologique qui empêche de voir réellement ce qui se cache derrière. Et derrière ne se trouvent pas des individus absurdes ou forcément négligents, mais bien plutôt d’une part des utilisateurs troublés par la complexité toujours plus prononcée des technologies, et d’autres part une nouvelle voie pour la vie privée qui se voit revalorisée et reconsidérée sous un angle nouveau, sans pour autant que celle-ci soit radicalement redéfinie.

Si l’on considère ce dernier point, on observe effectivement que cette vie privée surexposée peut sembler contre-intuitive, tant elle diffère de sa vision libérale et cloisonnée, définie en introduction comme le concept de “right to be let alone” de Samuel D. Warren et Louis D. Brandeis. Le sociologue Michel Wieviorka nous rappelle cependant sur son blog que le secret n’est qu’une petite partie de la vie privée, et que si l’on dévoile sur les réseaux sociaux sa vie privée, ce qui relève de secret n’est que très rarement dévoilé lui aussi. D’ailleurs, précise-t-il, “la « vie privée » n’est pas un espace défini une fois pour toutes, et qui serait plus ou moins menacé par ces instruments du pouvoir, c’est une réalité changeante, et dont les transformations contribuent elles-mêmes à rendre plus facile l’observation et la surveillance.” Ces changements de la vie privée sont même constants, à tel point que ce qui pouvait apparaître comme une incohérence du comportement serait en réalité la norme.

Le psychologue Irwin Altman souligne dans sa “privacy regulation theory” l’ambivalence du comportement de chaque individu vis-à-vis de sa vie privée, qui serait non pas un état de solitude et de réclusion, mais bien plutôt une dialectique permanente entre l’ouverture du privé aux regards et aux interactions sociales, et sa fermeture, variant selon les circonstances. La vie privée est même pour Irwin Altman la recherche d’un niveau optimal entre l’ouverture et la fermeture : on comprend donc pourquoi certaines personnes souhaitant s’exposer sur les réseaux sociaux fassent part de leurs inquiétudes sur les risques liés aux données personnelles. La question devient celle du contrôle sur cette vie privée, afin justement de pouvoir trouver soi-même ce niveau optimal.

La vie privée n’est donc pas forcément un noyau isolé et protégé. Le même psychologue propose par ailleurs une “social penetration theory” qui présente également la vie privée comme une négociation permanente avec les interlocuteurs : les relations sociales se développent pas à pas, s’approchant du “noyau” de la vie privée, comme si l’on enlevait progressivement les différentes couches d’un oignon. Le passage d’une couche à l’autre se fait donc par une approche individuelle, et c’est ici que l’on retrouve la difficulté qu’amènent les réseaux sociaux qui ne permettent pas forcément la gestion d’accès personnels et différenciés. Les réseaux invitent bien plutôt à considérer tous les contacts ou “amis” comme une entité unique qui découvrirait en même temps et simultanément les différentes couches de l’oignon, bien que certains réseaux proposent déjà - mais le processus devient ici plus technique - des “dévoilement” différenciés (les options de privacy de Facebook propose par exemple de dévoiler certains éléments, son “mur” par exemple, qu’à un nombre limité et choisi de contact).

Surveillance interpersonnelle et construction de soi

La difficulté de gérer ces accès différenciés et l’affaiblissement progressif de la notion de vie privée comme négociation amènent justement un des principaux phénomènes que le “privacy paradox” masque, à savoir la “surveillance interpersonnelle” : plus que la surveillance par des institutions étatiques ou par des firmes, ce qui est le plus craint est peut-être la surveillance par les proches, les amis et les collègues de bureau.

Dans un article du Monde sur le paradoxe de la vie privée, Emmanuel Kessous précise d’ailleurs cette notion : “c’est une nouvelle notion, la “sous-veillance” : une surveillance par le bas de leurs concitoyens, de manière participative”. Pour autant, il ne faut pas voir ici un déplacement du paradoxe de la vie privée entre exposition de soi et crainte des institutions vers un nouveau paradoxe qui opposerait exposition de soi et crainte des pairs. Emmanuel Kessous utilise la notion de participation pour justement souligner que cette surveillance par les pairs est peu à peu acceptée socialement et du moins mieux perçue par les individus qui y voient moins de violence qu’avec une surveillance traditionnelle, sur le modèle foucaldien du panoptique, justement parce que l’individu garde le pouvoir sur cette surveillance.

Bien plus, avec cette surveillance, la vie privée devient un moyen potentiellement plus puissant de se construire, de se façonner, de se montrer, voire même, dans une perspective plus professionnelle, de travailler sur un “marketing de soi” qui n’est pas si éloigné des questions d’e-reputation. Dans le même article, Emmanuel Kessous précise ainsi : “*les gens s’exposent, mais c’est une exposition choisie, positive. C’est par cette dernière qu’on construit sa personnalité numérique”. Ainsi, le pseudo-paradoxe est recherché, renversé : l’intimité n’est pas menacée par le dévoilement de la vie privée, bien au contraire, elle dépend, comme le montre le psychiatre Serge Tisseron, d’une certaine “extimité” qui est son pendant, c’est-à-dire un besoin de partager et de confronter une partie de sa vie privée à un regard extérieur qui est essentiel pour la construction de l’estime de soi et d’une intimité plus riche. Le “privacy paradox” ne fait alors que révéler le fait que ce besoin d’extimité se fait plus visible justement à cause de l’audience sensiblement plus large qu’offrent le web et les réseaux sociaux.

De manière tout à fait intéressante, le sociologue Antonio A. Casilli cite dans une présentation d’un séminaire à l’EHESS la notion lacanienne de “grand Autre” (“Big Other”) comme argument “contre l’hypothèse de la fin de la vie privée”. Sans pour autant être spécialiste de Lacan, cette référence interpelle car elle va encore plus loin dans l’idée de construction de soi via l’exposition de sa vie privée.

Assez schématiquement, la notion de “grand Autre” s’oppose chez Lacan à la notion d’”autre” désignant notamment l’interlocuteur. Le grand Autre désigne chez Lacan un ordre symbolique qui détermine l’individu : c’est une instance supposée par l’individu, donc une instance purement symbolique, mais que ce dernier pense être en mesure de confirmer ou de réfuter la véracité de son discours. Dieu, la science, la politique, en ce qu’ils ne sont pas des personnes en chair et en os, sont des formes du grand Autre. Le grand Autre n’est donc pas autrui, il est purement symbolique et est même pour Lacan un lieu dans lequel se construit le sujet. Cette construction passe par la parole. Lacan note ainsi quele sujet reçoit de l’Autre son propre message sous une forme inversée”.

Le grand Autre renvoie ainsi notre propre image de nous-mêmes que l’on perçoit au travers d’un œil qui n’est pas exactement le notre. En ce sens, le dévoilement de sa vie privée sur les réseaux sociaux correspondrait en réalité à la construction de soi via le langage, Facebook, Google+, LinkedIn représentant alors autant de formes du “Big Other”. L’individu s’y construit soi-même pour s’y voir, pour percevoir l’image qu’il renvoie, et conserver un certain contrôle sur cette image. Dès lors, plus que l’intimité qui se construit par l’extimité, c’est même le sujet entier qui se construirait par ce dévoilement de la vie privée. En se dévoilant ainsi, la vie privée ne se détruit pas, elle se construit et se préserve.

Vers une nouvelle révolution sexuelle ?

Dans son intervention lors du webinaire, Emmanuel Kessous avançait certaines craintes liées à ce qu’il appelait les “publics vulnérables”. Là est peut-être la principale limite qui donnerait du sens au “privacy paradox” : si l’individu n’est pas dans une démarche de construction de soi, même inconsciente, lorsqu’il ouvre sa vie privée, alors il peut y avoir effectivement une contradiction dangereuse avec sa volonté de protéger celle-ci. Avec toutes les précautions qu’il faut prendre avec cette notion, il y a peut-être là un risque de fracture numérique dans la maîtrise de son dévoilement, notamment lié à la technicité du marché, entre ceux qui vont savoir gérer habilement les différentes facettes de leur identité numérique pour en tirer parti et ceux qui au contraire vont subir cette exposition. Tout l’enjeu est donc de protéger les vulnérabilités cognitives et faire de chaque citoyen un “citoyen marchand” conscient des pièges et des possibilités.

Dès lors, l’extrême diversité des stratégies individuelles pour gérer leur identité numérique (il faut autant penser ici aux stratégies de transparence, de cloisonnement, mais également aux pseudonymes par exemple.), voire même leurs identités numériques, conduisent à complexifier les questions de protection et de régulation dont l’analyse ne peut se réduire à une simple opposition entre dévoilement d’informations personnelles et risques de “vol” de ces informations, et encore moins dans les termes peu constructifs du paradoxe et de l’incohérence.

Les questions liées à la vie privée sur le web demandent désormais un recul, et peut-être même un recul similaire à celui qui a permis de comprendre que la libération sexuelle des années 1960 - 1970 ne menait pas à faire de l’échangisme et des orgies les fondements de la sexualité, mais bien plutôt à libérer les mœurs et le rapport à la sexualité, profitant à l’ensemble de la société.

Ce rapprochement entre la libération actuelle de la vie privée par son dévoilement et la libération sexuelle d’il y a 40 ans est cité par Jean-Marc Manach dans un article d’InternetActu reprenant une hypothèse du professeur Ravi Sandhu souligné dans un article très intéressant consacré aux bénéfices sociaux et personnels du partage des données sur les réseaux. Cette comparaison permet ainsi à l’auteur de souligner, en substance, la dangerosité de penser dévoilement et respect de la vie privée dans une opposition paradoxale : “de même que le port d’une mini-jupe ou le fait de bronzer les seins nus ne sont pas des incitations au viol, l’exposition ou l’affirmation de soi sur les réseaux ne saurait justifier l’espionnage ni les atteintes à la vie privée”. Il ne saurait non plus justifier, comme le déclarait récemment Vinton Cerf, chief evangelist chez Google et co-inventeur du protocole TCP/IP, que la vie privée devienne une “anomalie”.

L’article de Jean-Marc Manach propose par ailleurs, après le blogeur Olivier Auber, un rapprochement provocateur avec le naturisme, soulignant que le problème du naturiste n’est pas de dévoiler sa nudité mais se trouve dans le regard de l’autre, dans un regard qui n’est pas forcément prêt ni préparé à ce dévoilement. Ainsi, si le naturisme se définit comme “une manière de vivre en harmonie avec la nature, caractérisée par la pratique de la nudité en commun, ayant pour but de favoriser le respect de soi-même, le respect des autres et de l’environnement”, on retrouve les idées d’estime de soi et de confrontation au regard de l’autre essentiel à la construction de cette estime.

Cependant, comme le précise Jean-Marc Manach, confronté à un regard non conscient des enjeux et des règles propres à ce dévoilement, celui-ci peut choquer, voire être mal compris. Voire même être compris comme un paradoxe, une incohérence ou encore une négligence par lequel l’individu abandonnerait sa vie privée, alors qu’il cherche justement à la construire et la préserver

L’important semble donc désormais d’aller par-delà le paradoxe : de comprendre que d’un côté, le dévoilement de la vie privée est consubstantiel de la préservation de l’intimité, et que de l’autre, la récupération et la marchandisation des traces numériques sont des processus inhérents aux nouveaux espaces d’expression, avec lesquels les utilisateurs doivent trouver le moyen de s’accommoder. Le premier est la raison de l’émancipation, le second sa condition.

Pour le même Jean-Marc Manach, la marchandisation des données et les partisans des logiques sécuritaires, ceux-là même qui seraient craints dans l’hypothèse du “privacy paradox”, ne sont que des obstacles, mais des obstacles essentiels, à cette émancipation favorisée par l’ouverture des vies privées et le partage des savoirs et compétences. Plus encore, il y voit les prémisses d’un “nouveau monde moins hiérarchisé”, “moins contrôlé” et “plus démocratique”. Et de citer Daniel Kaplan pour conclure : “Et si, à l’époque des réseaux, l’enjeu était de passer d’une approche de la vie privée conçue comme une sorte de village gaulois – entouré de prédateurs, bien protégé, mais qui n’envisage pas de déborder de ses propres frontières – à la tête de pont, que l’on défend certes, mais qui sert d’abord à se projeter vers l’avant ? Il n’y aurait pas alors de “paradoxe”, mais un changement profond du paysage, des pratiques, des aspirations”. Pas de paradoxe effectivement, mais une redéfinition et une revalorisation de nos vies privées.